Les Etats Généraux
de la Drépanocytose se sont déroulés
à Brazzaville du 14 au 17 juin 2005. Ils ont réuni
plus de 1000 personnes issues du monde associatif, du monde
médical et scientifique mais aussi du monde politique,
des organisations internationales, et des organisations non
gouvernementales.
- Merci à tous ceux, bénévoles ou
non qui travaillent depuis des mois pour rendre cette manifestation
possible.
- Merci avant tout au Congo dont la mobilisation a été
sans faille depuis la plus haute autorité de l’Etat
jusqu’au monde associatif, en passant par nos éminents
collègues médecins.
- Merci aux Premières Dames pour leur présence
et leur soutien actif.
- Merci à Congo-Assistance et à l’OILD.
- Merci à la présidente de la Fondation Congo
Assistance, Madame Antoinette Sassou- Nguesso.
Madame, je voudrais vous transmettre notre reconnaissance,
celle des malades, des familles, des associations et des scientifiques.
Votre efficacité s’exprime dans la discrétion.
Vous savez, avec subtilité, soutenir sans imposer,
avec une grande faculté d’écoute et de
compréhension.
Vous mettez votre intelligence au service du désarroi
des femmes et des hommes. Vous vous êtes récemment
définie comme une accompagnatrice.
C’est là un choix d’être dans l’accomplissement
de votre mission qui vous honore. Du fond du coeur, au nom
de tous, je vous remercie pour le combat mené comme
pour ceux qui vont venir et je vous prie de croire à
mon admiration.
La présidente de l’OILD, Edwige Ebakisse-Badassou
nous entraîne toujours plus loin sur le front de la
guerre contre la drépanocytose. En guise de remerciements
je me permets, Edwige, de t’offrir un bref intermède
de Science-fiction :
En 2205, un siècle après le premier envoi
dans l’espace de souris drépanocytaires, l’OILD,
anciennement RFLD, est devenue l’OPLD (Organisation
Planétaire de Lutte contre la Drépanocytose).
Le centre de référence Ebakisse-Badassou va
enfin s’ouvrir sur la planète Mars. Il est relié
à chacun des drépanocytaires de la planète-terre
par un système dérivé des antiques GPS.
A la suite d’un surdosage dans la thérapie génique,
les drépanocytaires sont devenus plus résistants
et plus performants que les autres terriens. Ce sont eux qui
dirigent l’Union Planétaire sous la haute autorité
de l’impératrice Edwige IV.
Mais revenons à l’an 2005 : Je ne voudrais
pas clore ces remerciements sans témoigner ma reconnaissance
à trois hommes qui ont en commun leur ardeur, leur
régularité dans le travail, leur constante disponibilité
et surtout leur permanente bonne humeur même au sein
des tornades :
Michel MONGO, Collinet MAKOSSO et
Didier A. RAYMONDO.
Ici à la veille du 18 juin, nous avons tous ensemble
gagné une bataille mais nous sommes encore loin d’avoir
gagné la guerre. Une bataille gagnée par le
nombre des participants, l’importance de la couverture
médiatique, merci en passant à nos amis journalistes,
la convivialité du travail en commun des associations
et des scientifiques. Des groupes de travail prospectif sont
nés, transcendant les frontières et les continents.
Un Comité Scientifique de suivi a été
mis sur pied.
Cependant en ce début du XXIème siècle
la drépanocytose reste une maladie de l’ignorance,
de la pauvreté, de l’inégalité
des chances, et de la douleur. Maladie génétique
bien définie, elle se heurte encore aux limites de
la science. Sa physiopathologie est beaucoup plus complexe
que nous ne le pensions il y a quelques années ; on
ne sait pas la guérir. Si des progrès considérables
ont été réalisés dans sa prise
en charge, améliorant la qualité et la durée
de la vie des malades, ces progrès ne profitent guère
qu’aux malades des pays riches ou aux malades riches
des pays pauvres.
Maladie de l’ignorance, des enquêtes ici présentées
ont montré qu’elle restait malgré sa fréquence,
méconnue de beaucoup ou cachée parce qu’affublée
de croyances en des maléfices qui aggravent le fardeau
des malades et stigmatisent les familles, elle exige un effort
urgent d’information du public, des familles, des enseignants
et des acteurs de la santé.
Seule une claire compréhension de sa transmission
génétique pourra éviter le déchirement
des couples de parents. Le dépistage des porteurs sains,
s’il s’insère dans un contexte d’explication
suffisante permettra des choix éclairés, l’informateur
n’étant là ni pour décider ni pour
juger. Des exemples de formation ont été donnés
concernant les personnels de santé, les malades et
les familles. Ces formations exigent souvent une difficile
mobilité géographique et une adaptation aux
langues et aux cultures.
Le rôle des associations, aux côtés des
personnels de santé dans la lutte contre l’ignorance
et le soutien moral des familles est essentiel ; Une formation
d’animateurs a été assurée pendant
ces Etats Généraux.
L’ignorance doit être combattue par des actions
classiques mais aussi en intégrant dans la formation
des intervenants, comme dans le suivi des malades, des outils
modernes de communication et d’information. Les NTIC
se doivent d’être vulgarisées et impliquées
dans tous les aspects des politiques de santé.
L’absence de données épidémiologiques
fiables dans la plupart des pays fait que tout n’est
qu’approximatif. Il y aurait plus de 50 millions de
porteurs sains dans le monde et plus de 300 000 naissances
d’enfants atteints tous les ans en Afrique (100 000/an
au Nigéria) Faute de structure sanitaire appropriée,
beaucoup de ces enfants vont mourir sans diagnostic avant
l’âge de 5 ans ; Dans les pays du nord le nombre
de naissances annuelles va croissant (500 à 1200 pour
la vieille Europe,) 98% d’entre eux dépassent
l’âge de 20ans.
Cependant que l’immigration assure un autre flux de
nouveaux malades qui sont soignés mais non ou mal recensés.
En Europe et même au Maroc, il faut détruire
des mythes qui sont sources d’indifférence et
de passivité : la drépanocytose n’est
ni l’apanage de la race noire, ni une maladie exotique,
et elle cessera bientôt d’être une maladie
rare. En Inde la prévalence du gène peut atteindre
30% dans certaines communautés et la progression démographique
posera rapidement des problèmes de prise en charge.
Au Brésil, selon les Etats un enfant sur 800 à
2000 naît drépanocytaire. Il y a environ 1000
naissances/an aux USA.
Maladie de la pauvreté : La comparaison des possibilités
thérapeutiques entre le Nord et le Sud est un exemple
de plus de l’insupportable inégalité devant
la maladie et la mort.
Le fardeau financier des enfants drépanocytaires
pour les familles limite la qualité des soins et parfois
entraîne leur mort faute de gestes urgents disponibles
mais coûteux tels que transfusion, ou prescription d’antibiotiques.
Faire reposer cette responsabilité financière
entièrement sur les familles est cruel. Des mesures
doivent être prises au niveau des pays concernés
et des instances internationales pour que cesse cette torture.
Mais tout un circuit est ainsi à remettre en cause
: la fabrication et le prix des médicaments, l’organisation
transfusionnelle, l’insuffisance des infrastructures
et l’ignorance soignants en zone éloignée
des CHU, le choix des décideurs quant aux priorités
des dépenses ; En pratique, aucune des consignes de
consensus établies dans les pays développés
n’est applicable à grande échelle dans
les pays démunis.
Maladie de la douleur : douleur indicible des crises vaso-occlusives,
cette douleur qui ne se partage pas. Mais que peuvent soulager
des médicaments adaptés. Douleur de l’impuissance
des mères. Angoisse financière des familles.
Culpabilité de l’enfant.
Tout est mis en scène pour que la tragédie
se mette en place jusqu’à l’extrême.
Dans une ambiance d’ombre et de mort. On ne peut admettre
un tel constat d’impuissance. Nous voulons de ces états
généraux qu’ils soient message d’espoir
et de solidarité. En réalisant en quelques mois
le dépistage de 5000 nouveau-nés dans 5 pays,
nous avons montré, après d’autres, la
faisabilité de ce dépistage qui doit se pérenniser
et s’élargir. 25 enfants atteints de syndromes
drépanocytaires majeurs sont nés et vont bénéficier
d’un suivi attentif. C’est bien entendu insuffisant
mais cette collaboration Sud/sud et Sud/Nord est une étape
vers l’édification de centres de dépistage
et de prise en charge qui existent déjà dans
certains pays comme le Bénin où il a largement
fait la preuve de son efficacité, sont en gestation
à Dakar, Bamako et Brazzaville tandis que celui de
Pointe noire doit s’agrandir. Le dépistage néonatal,
se justifie dans la plupart des pays à condition d’être
la pierre angulaire d’une prise en charge en amont des
premières complications. Cette
prise en charge doit concerner, outre l’éducation
des parents aux gestes quotidiens simples mais d’importance
majeure, la couverture par une antibiothérapie préventive
pendant plusieurs années, une prévention du
paludisme, et des vaccins spécifiques en supplément
du PEV.
Le coût annuel est estimé en RDC à 1000-1500
$/an. L’Hydroxyurée, d’utilisation courante
en pays nantis améliore considérablement les
conditions de vie de la plupart des drépanocytaires.
Les freins au développement de ce traitement en Afrique
sont liés à son coût (mais sa fabrication
sous forme de générique pourrait être
envisagée), insuffisance des contrôles biologiques
et à certaines réticences qu’il faudra
dépasser. D’autres abords thérapeutiques
modulant l’inflammation, ou d’autres systèmes
cellulaires que le globule rouge, le tonus vasculaire et la
tendance procoagulante seront sans doute disponibles bien
avant la thérapie génique dont l’utilisation
sera probablement limitée par le coût, comme
l’est actuellement celle de la greffe de moelle qui,
en outre comporte encore un % notable de risque létal
qui en limite considérablement l’indication.
En Afrique les plantes utilisées en médecine
traditionnelle doivent faire l’objet d’un inventaire
attentif et d’une expertise scientifique selon des critères
qui ont été définis. Les participants
aux EGB attirent l’attention des décideurs politiques
des pays concernés et des instances internationales
mais aussi des populations :
- sur la nécessité de reconnaître la
drépanocytose comme une priorité de santé
publique,
- sur l’urgence du développement de la formation
et de l’information en milieu scolaire, dans les écoles
de santé, au sein du grand public,
- sur la nécessaire mise en œuvre de centre
de références rattachés aux CHU, chargés
d’organiser le dépistage et la prise en charge
et d’essaimer vers le reste du pays en établissant
les procédures adaptées. Ces centres s’inséreront
dans un réseau international de recherche et de réflexion.
Sur la nécessité de soutenir les familles
sur le plan financier et psychologique et de favoriser la
scolarisation puis l’insertion professionnelle des
malades.
- sur le droit des malades à l’accès
aux soins élémentaires.
La drépanocytose doit cesser d’être un
fardeau porté dans la solitude ;
Ce fardeau doit être allégé et partagé
dans le cadre d’une stratégie raisonnée
et organisée prenant en compte les aspects multiformes
et pluridisciplinaires de la maladie. Les participants des
EGB s’engagent à continuer leur collaboration
et à ne ménager aucun effort pour que ces souhaits
deviennent des réalités concrètes.
Enfin je ne peux conclure sans évoquer la haute bienveillance
que le Président Emile Derlin Zinsou nous a toujours
témoignée. Il aurait dû être parmi
nous aujourd’hui. Nous sommes à ses côtés
dans le deuil qu’il affronte.
Professeur Gil TCHERNIA |